Libertés associatives et pouvoir d’agir dans la culture : 1ers résultats d’enquête et propositions
Temps de lecture : 11 minutes.Publication des 1ers résultats de l’enquête « Financements et libertés dans la culture » et des propositions de la MCAC pour une politique culturelle ambitieuse.
Cet article sera mis à jour cette semaine avec le communiqué de presse rédigé suite à cette conférence.
À l’occasion de la conférence de presse organisée ce lundi 5 octobre à Petit Bain (Paris), l’UFISC et la Mobilisation et Coopération Art & Culture (MCAC) ont rendu publiques les premières tendances de la grande enquête nationale sur les financements, les libertés associatives et le pouvoir d’agir dans la culture, ainsi que des propositions collectives pour y répondre.
L’UFISC et l’Observatoire des libertés associatives, en lien avec un consortium de chercheur·ses, ont conduit ce travail d’enquête et d’analyse pour objectiver ce que vivent concrètement, aujourd’hui, les structures culturelles : fragilisation des modèles économiques, impacts des baisses de financement sur l’emploi, mais aussi pressions, entraves, (auto-)censures…
Les documents ressources :
► La note argumentaire « Pour une politique culturelle ambitieuse sur la diversité, les droits fondamentaux et la solidarité »
► Les 1ers résultats de l’enquête nationale « Financements et libertés dans la culture »
► La note de synthèse « Contexte national et remontées territoriales »
Ce que révèlent les premières tendances de l’enquête
Ces données, recueillies entre fin avril et mi-juin 2026, sont des premières tendances.
Elles restent à consolider et feront l’objet d’une analyse plus fine dans les prochains mois (voir « Prochaines étapes » ci-dessous).
Ces premiers résultats offrent néanmoins des clés de lecture sur les situations vécues par les organisations, sur le terrain et dressent des premiers constats inquiétants concernant leur santé économique et en termes d’emploi, voire la pérennité même de leur existence.
L’enquête dessine moins une crise ponctuelle qu’une fragilisation systémique du secteur :
- Les ressources diminuent ;
- Les perspectives se dégradent ;
- Les trésoreries s’affaiblissent ;
- L’emploi commence à être affecté ;
- Les contraintes administratives augmentent ;
- Les marges de manœuvre des structures se réduisent.
Le fait que ces tendances apparaissent simultanément dans des structures de tailles, de secteurs et de territoires différents constitue probablement l’enseignement le plus important de cette première photographie nationale.
Une fragilité économique devenue structurelle
- 96 % des structures répondantes déclarent rencontrer des difficultés budgétaires, dont 65 % « souvent ».
- 45 % ont vu leurs ressources globales diminuer entre 2024 et 2025, contre seulement 17 % qui ont connu une hausse.
Parmi les structures ayant chiffré leurs pertes, la perte moyenne s’élève à 22 130 € – soit environ 10 % du budget moyen d’une association culturelle employeuse.
À elles seules, les 183 structures (soit 40% des structures répondantes) ayant répondu à cette question cumulent plus de 4 millions d’euros de financements perdus.
- 59 % des structures anticipent une nouvelle baisse de leurs moyens en 2026, contre seulement 7 % qui espèrent une hausse.
- 44 % des structures disposent de moins de trois mois de trésorerie, dont 12 % de moins d’un mois.
Des libertés associatives et de création sous tension
- 20 % des répondant·es déclarent avoir déjà connu des rappels à l’ordre, tensions, menaces ou convocations du fait de leurs actions ou prises de position – dans 45 % des cas, ces pressions proviennent d’élu·es.
- 23 % déclarent avoir subi des sanctions ou attaques (symboliques, réputationnelles, financières, physiques ou légales) en lien avec leurs activités.
- 30 % des structures déclarent avoir renoncé à certaines actions ou prises de position par crainte de tensions ou de conflits.


Prochaines étapes
Ce premier aperçu sera suivi d’une note dédiée aux premières tendances de l’enquête, consolidée et affinée, publiée prochainement sur notre site.
Elle sera elle-même suivie d’un rapport complet et définitif, croisant données quantitatives et qualitatives, réalisé en lien avec l’Observatoire des libertés associatives, à paraître en janvier 2027.
Nos propositions autour de 6 enjeux majeurs pour une politique culturelle ambitieuse
Au-delà des engagements et propositions ci-dessous, la note argumentaire développe, pour chacun des six enjeux, un diagnostic complet : données chiffrées, analyse du contexte et des logiques à l’œuvre, enjeux démocratiques et sociaux.
1/ Préserver la diversité culturelle, face au malthusianisme et à la concentration
► Un engagement politique : porter progressivement le budget de la culture à 1 % du budget national, avec un effort particulier pour les jeunesses, les territoires et la diversité des pratiques.
► Des propositions opérationnelles
- préserver les financements des structures les plus fragiles dans les arbitrages budgétaires 2026 et 2027 ;
- renforcer les soutiens de l’Etat aux équipes artistiques, festivals, lieux intermédiaires et structures non labellisées qui constituent un levier essentiel, en particulier pour les cofinancements ;
- créer des dispositifs de financement plus souples, adaptés à la diversité des projets, à l’exemple du Fonds de revitalisation des initiatives culturelles (FRIC)3 demandé durant la crise sanitaire.
2/ Défendre les droits culturels et les libertés fondamentales, face à la répression, la performance financière et l’instrumentalisation
► Un engagement politique : soutenir le droit de toutes et tous à participer à la vie culturelle, comme responsabilité garantie et partagée par l’État et les collectivités.
► Des propositions opérationnelles
- reconnaître pleinement les droits culturels comme le cadre de référence des politiques culturelles publiques ;
- garantir la protection effective des libertés de création, d’expression et d’association comme principes fondamentaux de l’État de droit ;
- faire de la culture, au sens de la diversité culturelle et des droits culturels, une compétence garantie et durablement partagée entre l’État et l’ensemble des collectivités territoriales ;
- intégrer les droits culturels dans les critères d’élaboration, de financement et d’évaluation des politiques publiques ;
- développer des conventions pluriannuelles fondées sur la confiance, la coopération et le temps long ;
- renforcer les dispositifs de protection contre les phénomènes de concentration économique dans les secteurs culturels.
3/ Affirmer l’utilité sociale et territoriale des initiatives culturelles citoyennes, face à la marchandisation et l’invisibilisation
► Un engagement politique : consolider des relations de confiance et dans la durée avec les associations culturelles, comme espaces d’implication citoyenne dans tous les quartiers, villes et villages.
► Des propositions opérationnelles
- mettre en œuvre un véritable plan national de sauvegarde du tissu associatif culturel, en priorité pour les structures les plus fragilisées ;
- renforcer les soutiens aux équipes artistiques, aux lieux intermédiaires et tiers-lieux culturels citoyens, aux festivals, aux espaces culturels indépendants et aux initiatives de proximité ;
- favoriser la mobilité des propositions artistiques et culturelles (par l’itinérance, le renforcement des écosystèmes coopératif de proximité, la limitation du principe d’exclusivité, etc.) ;
- sortir les activités culturelles citoyennes (et plus largement associatives) des réglementations marchandes des Aides d’Etat et affirmer la liberté et la responsabilité de l’Etat et des collectivités dans leur soutien.
- développer des politiques favorisant l’accessibilité économique aux pratiques culturelles, notamment par la gratuité, et reconnaître de nouveaux indicateurs de richesse intégrant les effets sociaux, territoriaux et démocratiques des projets.
- inscrire pleinement la culture dans les politiques interministérielles relatives à l’éducation, à la santé, à la politique de la ville, aux ruralités, à l’écologie et à la cohésion sociale.
4/ Soutenir une économie culturelle d’intérêt général, une économie non lucrative face à une économie prédatrice d’intérêt privé
► Un engagement politique : faire confiance et construire avec une économie culturelle durable, qui nourrit le territoire et son habitabilité.
► Des propositions opérationnelles
- renforcer durablement les dispositifs de soutien à l’emploi culturel et l’étendre à tous les secteurs, notamment les dispositifs d’aide à l’emploi associatif (Fonjep Culture) et proposer des mécanismes adaptés aux différentes filières artistiques ;
- développer des outils financiers permettant d’améliorer les capacités de trésorerie, d’investissement et d’ingénierie des structures non lucratives ;
- élaborer des mécanismes d’appui aux projets complexes et de coopération pour permettre notamment l’accès aux fonds européens et autres financements d’appui (BPI, Banque des territoires etc.)
- reconnaître pleinement les contributions bénévoles et les apports non monétaires dans l’évaluation des projets et des politiques publiques ;
- lever les freins et les discriminations subies par les modèles socio-économiques fondés sur la non-lucrativité, la coopération, la mutualisation et la gouvernance démocratique et mieux les soutenir ;
- inscrire l’économie culturelle d’intérêt général comme un pilier des politiques de transition écologique, de développement territorial et de cohésion sociale.
5/ Faire de la coopération et de la coconstruction des principes structurants de l’action publique, face à une logique verticale, descendante et concurrentielle
► Un engagement politique : construire les grandes transformations à partir d’une culture de la solidarité.
► Des propositions opérationnelles
- favoriser et développer toutes les pratiques collectives et coopératives ;
- reconnaître les pratiques coopératives dans les critères de soutien, appuyer les pratiques coopératives et lever les freins au collectif (dans les nominations, et à travers la reconnaissance de la coordination, de l’appui à l’animation de la coopération, du temps de la gouvernance partagée, etc.) ;
- renforcer les processus permanents de coconstruction entre l’État, les collectivités territoriales et les acteur·ices culturels et les processus de concertation territoriaux (PCT, schémas d’orientation culturels, contrats de filière…) ;
- soutenir les réseaux professionnels et les espaces de coopération territoriale comme infrastructures collectives essentielles ;
- créer un fonds national dédié au développement des coopérations culturelles, ouvert à l’ensemble des acteur·ices et non réservé aux seules structures labellisées ;
- reconnaître les structures culturelles comme des espaces d’entraides professionnelles et soutenir l’organisation de parcours de travail pluriels et de qualité.
- garantir la participation des organisations collectives des écosystèmes culturels citoyens aux espaces de dialogue social et de coconstruction des protections sociales ;
- préserver et renforcer les systèmes de protection sociale, notamment par la garantie de continuité de revenu, par l’accès à la formation et aux droits sociaux pour les salarié·es et auteur·ices des champs culturels ;
- adapter les dispositifs de financement à la diversité des missions exercées par les associations, en dépassant les approches sectorielles.
6/ Porter une vision affirmée de la coopération culturelle internationale, face à la bataille concurrentielle sur un marché
► Un engagement politique : renforcer la liberté et la capacité de la France en défendant la diversité culturelle, la solidarité internationale et le respect des droits fondamentaux.
► Des propositions opérationnelles
- défendre la liberté de circulation des artistes, des œuvres et des acteur·ices de la culture ;
- renforcer les dispositifs de coopération culturelle internationale, notamment au niveau européen, et les rendre plus accessibles à l’ensemble des initiatives citoyennes ;
- promouvoir une diplomatie culturelle fondée sur les droits humains, dont les droits culturels, et le partage des ressources culturelles ;
- soutenir les réseaux internationaux de coopération entre acteur·ices culturel·les, collectivités et organisations citoyennes de la société civile ;
- inscrire la diversité culturelle, les droits culturels et la capacité démocratique au cœur des politiques européennes et internationales portées par la France.
Une trajectoire budgétaire qui inquiète
Pour mieux comprendre le contexte actuel, nous proposons une note de synthèse qui documente à l’échelle nationale et dans treize régions la dégradation en 2026 des financements publics de la culture, croisant données budgétaires et remontées de terrain des organisations membres de la MCAC.
Ce travail, dense, continuera d’être affiné et complété dans les prochains mois.
► Aperçu des constats :
- Le budget de la mission culture de l’État recule de 9,5 % en loi de finances 2026 (3,545 Md€, contre 3,918 Md€ en 2025), avec des baisses marquées sur la création (-4,4 %) et le patrimoine (-9,1 %).
- Au-delà des crédits votés, de nouvelles annulations et mises en réserve sont intervenues en cours d’année, réduisant encore les marges d’intervention du ministère.
- Côté régions, 8 régions sur 13 voient leur budget culture reculer nettement en 2026, pour une baisse cumulée de 47 M€ sur un an (-6 %) et de 120,8 M€ sur deux ans (-14,6 %).
- Ces baisses touchent en priorité les festivals, les lieux intermédiaires et indépendants, les structures non labellisées et les actions territoriales, tandis que les structures les plus visibles sont davantage préservées.
- En Île-de-France par exemple, la DRAC a demandé une économie de 3,9 M€, avec des baisses de financement allant jusqu’à -25 % pour certains festivals.