2. Les modes de fonctionnement de notre secteur
2.1 Des entreprises associatives d’esprit coopératif
Les structures représentées par l’UFISC sont des entreprises de spectacle, dans la mesure où la production et la diffusion de spectacles – qu’ils soient représentés en salle, en extérieur ou dans une structure mobile – constituent le fondement commun de leurs projets. Elles adoptent plusieurs types d’organisation, selon leur mode de fonctionnement : compagnie implantée ou itinérante, collectif de créateurs, lieu de fabrique/création, lieu de diffusion, lieu d’accompagnement de démarches artistiques. Elles assument la responsabilité économique des projets qu’elles développent et donc la responsabilité juridique et sociale d’employeur. La majorité d’entre elles sont de très petites ou micro entreprises (quelques-unes comptent plus de 10 salariés en équivalent temps plein, la plupart fonctionnent avec moins de 2 salariés en équivalent temps plein). Cette caractéristique entraîne tout à la fois une organisation fortement coopérative et des formes particulières de poly-compétence des personnes qui animent ces entreprises et y travaillent. Elles assument souvent l’ensemble des tâches (créatives, productives, prospectives, commerciales, administratives, logistiques et techniques) nécessaires à la réalisation des projets et au fonctionnement de l’entreprise, même si une ou deux personnes assurent de facto sa direction artistique et générale. Pour certaines structures, le fonctionnement ou le statut coopératif est volontairement choisi pour les valeurs qu’il met en œuvre.
L’UFISC représente des entreprises qui ne s’inscrivent pas exclusivement dans le contexte des rapports de travail tels que juridiquement et traditionnellement structurés entre employeurs et salariés. L’objectif fondamental des structures adhérentes est la réalisation du projet et non le déploiement de l’activité pour elle-même. De plus, elles y travaillent avec des moyens humains toujours limités. Les schémas de décision sont par conséquent plus horizontaux ou plus collectifs, les hiérarchies plus directes et peu diversifiées. Chaque personne impliquée dans la réalisation du projet assume une responsabilité particulière dans son domaine de compétence, en particulier pour le noyau de personnes qui est au cœur de l’organisation et qui lui donne son identité singulière.
Le principe coopératif – voire pour certaines structures, le principe démocratique – est donc présent dans toute l’organisation de l’entreprise, et plus encore quand il s’agit de sa direction globale. L’ensemble des personnes fortement impliquées dans la conception et la réalisation du projet participe peu ou prou à la prise de décision.
Le cadre juridique utilisé par les structures représentées par l’UFISC est presque systématiquement le statut associatif, qui est en adéquation avec leurs finalités non lucratives et dont la souplesse de constitution et de mise en œuvre, correspond davantage aux capacités des petites, très petites et micro entreprises. Ceci dit, le statut associatif pose un certain nombre de problèmes. La double direction constituée d’une part, des bénévoles, dirigeants de droit (Président, Bureau, Conseil d’administration…) et d’autre part, des salariés, dirigeants de fait (directeurs, directeurs artistiques, administrateurs), exige une forte coopération entre ces deux parties. Elle nécessite une formalisation minimale de la répartition des responsabilités pour notamment désigner clairement le décideur et définir en conséquence ses attributions et ses compétences dans l’exercice de la responsabilité entrepreneuriale (dont celle d’employeur).
Dans la pratique, il existe des constructions institutionnelles bien particulières. Les dirigeants de droit que sont les bénévoles (souvent sans connaissance entrepreneuriale particulière) endossent les risques économiques et juridiques afférents à l’entreprise. Alors que les dirigeants de fait, sous le statut de salarié, concilient prise en charge effective des décisions à risque et irresponsabilité individuelle quant à leurs conséquences. Cette problématique se retrouve peu ou prou chez les personnels salariés participant directement à la réalisation des projets (souvent de façon décroissante à mesure que le salarié s’éloigne des fonctions de responsabilité centrale et de compétence polyvalente).
2.2. Une pluriactivité de proximité et d’innovation
Les différentes formes de production et de diffusion de spectacles vivants qui sont au cœur du projet des structures représentées par l’UFISC, entraînent une forte pluriactivité, tant les modes d’élaboration, de réalisation et de distribution de ces formes artistiques sont aujourd’hui pluriels. Cette pluriactivité est d’autant plus favorisée dans ces structures qu’elles se construisent en lien étroit avec leur environnement social et qu’elles placent la personne au cœur de leur activité. Pour une approche renouvelée et plus interactive des rapports entre arts du spectacle vivant et société, une multitude d’actions d’égale importance est donc mise en place. Elles se déclinent dans une variété de genres et de domaines qui touchent à l’action artistique et culturelle, la formation et l’enseignement, la réalisation de manifestations événementielles, l’accueil de groupes amateurs ou professionnels, l’échange critique et la mise en débat. Par son histoire et sa nature spécifiques, le spectacle vivant met au centre de ses préoccupations le contact direct avec et entre les personnes. Les structures représentées par l’UFISC représentent donc aujourd’hui un secteur très particulier de services à la personne et aux groupes qui, par leur diversité et leur variété, s’adressent au bout du compte à la collectivité civile toute entière. Leurs actions sont conçues essentiellement pour des relations de proximité construites dans la singularité pour un petit ou un grand nombre de spectateurs. Additionnées dans l’espace et dans le temps, elles finissent par concerner un très large public aussi bien dans sa diversité que dans sa variété. Au vu des capacités de créativité et d’innovation de ces organisations, ce mode de développement prouve toute sa pertinence dans le domaine artistique et social.
Objectif propre et conséquence de leur nature organisationnelle, la dimension d’innovation et d’expérimentation représente un aspect essentiel des entreprises de notre secteur. Pour ces petites structures de droit privé, où la hiérarchie et les protocoles formalisés sont finalement peu développés, l’ouverture sur les collaborations entre structures et le travail en réseau contribue à créer une dynamique de confrontation avec des réalités diverses, qui elle-même participe au renouvellement constant de leurs projets. Grâce au lien de proximité qu’elles recherchent et construisent avec les populations, les artistes et le tissu associatif, ces structures sont d’autant plus en phase avec les évolutions actuelles des comportements culturels et sociaux.
2.3. Une économie artisanale et de main d’oeuvre
Dans les activités du spectacle vivant, le caractère unique et artisanal de la production et de la diffusion artistiques, comme le poids incompressible du facteur « travail », concourent à l’augmentation relative constante des coûts. D’autant que ces activités ne permettent pas de réaliser des économies d’échelle significatives. Les recettes propres, essentiellement issues de la diffusion de spectacles, ne parviennent pas à elles seules à équilibrer ces coûts. Il s’ensuit une situation chronique et générale de sous-financement qui contrecarre les possibilités de développement. D’où le recours aux différentes aides publiques, même si celles-ci portent désormais plus sur des projets ponctuels que sur la pérennité pluriannuelle des structures. D’où également, au-delà même de choix idéologiques et militants, le recours à des formes variées d’échanges non monétaires (bénévolat, volontariat, stage…) qui complètent la configuration d’économie plurielle de ces organisations. Le caractère souvent expérimental et non-standardisé des activités des petites entreprises représentées par l’UFISC les place dans une situation économique plus difficile encore.
Les modes actuels de rémunération des biens et services relevant de ce secteur incitent donc à produire toujours plus de spectacles, seules activités permettant de véritablement rassembler des financements d’investissement et de générer la majeure partie des recettes propres lors de la phase de diffusion. Toutes les autres activités, pourtant essentielles, se trouvent mal rémunérées. Même si cela a été une revendication forte des artistes, la trop grande polarisation des politiques publiques (Etat et collectivités territoriales) autour de la production de spectacles conduit aujourd’hui à une surproduction qui, non seulement épuise la plupart des structures et ne tient pas suffisamment compte de leurs diverses activités, mais encore est en déphasage grandissant avec les possibilités actuelles de diffusion. Dans des réseaux saturés, cette logique fragilise en retour les structures de production elles-mêmes. La réduction des recettes liée à la baisse du nombre de spectacles vendus ou de leur prix unitaire touche désormais, pratiquement toutes les structures du spectacle vivant. Constamment relancées dans des phases d’investissement productif, elles sont progressivement asphyxiées par les charges afférentes et voient se réduire les phases d’exploitation et les autres activités, qui devaient pourtant permettre une véritable vie organisationnelle dans la gestion et le développement de l’entreprise enrayant ainsi son bon fonctionnement.
Cette structure économique et de financement très déséquilibrée renforce les inégalités entre les organisations, approfondit la crise structurelle de fonctionnement du secteur, affaiblit les capacités d’émulation coopérative entre les organisations et les personnes.
Le potentiel humain est au centre de l’économie artisanale du spectacle vivant. Il n’est alors pas surprenant que l’essentiel des financements recueillis soit consacré à la rémunération des personnels. Les structures représentées par l’UFISC appartiennent donc clairement à un secteur d’emploi de main d’œuvre avec souvent des niveaux de qualification élevés. Attachées à leur tradition de transmission, elles constituent aussi des sas d’entrée privilégiés dans le secteur professionnel, à la fois aux artistes débutants, aux techniciens et autres métiers liés au spectacle. Cette situation s’explique par une série de facteurs : petite taille des structures et des audiences, adaptée aux artistes et personnels en début de carrière et/ou de faible notoriété ; prédilection pour le lien d’intimité avec le public ; ouverture sur l’émergence et l’innovation ; prise de risque dans la programmation artistique (segment artistique pointu) ; proximité avec les populations du territoire de référence de l’organisation, laissant ainsi la porte ouverte aux rencontres et aux découvertes. Une posture constante d’accompagnement et de transmission de l’expérience crée aussi les conditions de l’insertion professionnelle sur des principes de compagnonnage, qui sont assis sur l’expérience professionnelle en situation plutôt que sur la simple formation initiale.
2.4. De nouvelles relations de travail
Le personnel employé dans le spectacle vivant relève essentiellement du statut de salarié. Mais une interrogation récurrente persiste dès qu’il est question de compétences artistiques : celles-ci relèvent-elles de savoir-faire identifiés, catégorisables en métiers objectivement définissables et en « postes à pourvoir » relativement stabilisés, ou bien renvoient-elles à des tâches à chaque fois singulières à accomplir, à la créativité et aux caractéristiques subjectives de la personne pressentie par l’entrepreneur ? La loi reconnaît d’ailleurs depuis longtemps des droits moraux et patrimoniaux (donc non salariaux) à toute une série d’artistes – auteurs, et elle a étendu en 1985 cette reconnaissance aux artistes – interprètes à propos des droits de propriété intellectuelle, droits « voisins » des droits d’auteurs. La persistance de la faculté de recourir systématiquement au Contrat à durée déterminée d’usage octroyée au secteur du spectacle est une preuve complémentaire d’un compromis entre divers enjeux d’emploi et de responsabilité qui font partie de ses spécificités. Malgré les différents cadrages collectifs existants, les règles du marché du travail artistique restent au fond assez informelles dans les arts du spectacle, bien plus en tout cas que dans d’autres domaines d’activité. La fragilité de la représentation patronale et la trop faible syndicalisation des salariés participent à cette situation particulière.
Dans le même temps, la mutation actuelle des modes de production et d’échange renforce l’incertitude des situations, impose une réactivité et une flexibilité toujours accrues. De ce fait, les transformations des emplois correspondent à la recherche par les entrepreneurs d’une nouvelle répartition des risques économiques entre les entreprises (dont développement de la sous-traitance), les systèmes assurantiels (dont dispositif de prise en charge du chômage et de la retraite), mais aussi les salariés (dont précarisation sans assez de nouvelles protections en contrepartie). Encore plus nettement dans le spectacle vivant, la situation actuelle est alors marquée par une articulation difficile entre l’obligation légale et la forte tendance sociale au salariat, d’une part et la réorganisation et la modification du travail et de l’emploi avec la revendication d’une « indépendance » créative et entrepreneuriale, d’autre part. Les auteurs – metteurs en scène, ou plus largement les directeurs artistiques des organisations de spectacle vivant sont exemplaires de cette situation. Entrepreneur de fait d’un très grand nombre de projets artistiques (et disposant d’ailleurs de droits patrimoniaux à cet égard), ils disposent désormais et pour la plupart d’un statut de salarié d’une organisation qui les emploie.
Dans ce contexte de grande incertitude professionnelle et économique et au regard d’une meilleure protection sociale des salariés par rapport à celle des entrepreneurs et des travailleurs indépendants, la tendance à chercher des solutions statutaires de salarié ne peut que continuer à se renforcer. C’est ainsi l’apparition d’un véritable « néo-salariat », qui correspond aux mutations contemporaines et qui s’écarte du modèle de gestion économique et salarial mis en place après la seconde guerre mondiale. La césure entre la subordination des salariés et la responsabilité des entrepreneurs tend aujourd’hui à se diluer ; dans ce domaine, les organisations du spectacle vivant en sont un parfait exemple.
Les structures représentées par l’UFISC se trouvent au cœur de toutes ces problématiques. Assumant leur rôle d’employeur, elles constituent néanmoins un mode d’organisation et de coordination du travail spécifique, où cette fonction est simultanément endossée par des personnes bénévoles et des personnes salariées. Tout leur fonctionnement plaide pour une reconsidération des relations de travail et notamment de ses formes salariales.