Co-construire l’action publique – retour sur le séminaire ESCAPE
Temps de lecture : 15 minutes.Qu’est-ce que co-construire l’action publique veut vraiment dire – et à quelles conditions cela transforme-t-il réellement les rapports de pouvoir et la prise de décision ? C’est la question qu’a posée pendant deux ans la recherche participative ESCAPE, réunissant chercheur·euses, associations et réseaux de l’ESS, dont l’UFISC.
La démarche ESCAPE – Économie Solidaire, Co-construction, Action Publique Émergente
Pendant deux ans, l’UFISC s’est associée au projet de recherche participative ESCAPE (Économie Solidaire, Co-construction, Action Publique Émergente), aux côtés de chercheur·euses du laboratoire HT2S du CNAM — Jean-Louis Laville et Marie-Catherine Henry, coordinateurs de la recherche, et Laurent Fraisse — ainsi que d’un consortium de partenaires de l’ESS et du monde associatif : le Collectif des associations citoyennes (CAC), le Mouvement pour l’Économie Solidaire (MES), le Réseau des territoires pour l’économie solidaire (RTES), le Réseau national des maisons des associations (RNMA), et Cose Comune.
L’objectif de cette démarche était de faire le point sur la co-construction de l’action publique dans le champ de l’ESS, d’examiner les avancées, les obstacles, les modalités mises en œuvre et leurs effets, avec une question centrale : les processus de co-construction entre acteur·ices de l’ESS, associations et pouvoirs publics sont-ils réellement en mesure de transformer les façons de faire l’action publique, ou relèvent-ils d’une rhétorique de légitimation sans véritable partage de la décision ?
La recherche s’est appuyée sur des études de cas précises et territorialisées pour aller au-delà d’un répertoire des « bonnes pratiques » et rendre compte de la complexité réelle de ces démarches.
Le séminaire de clôture : deux journées pour faire le bilan
Le séminaire de clôture d’ESCAPE s’est déroulé les 2 et 3 octobre 2025, au Conservatoire national des arts et métiers à Paris, rassemblant l’ensemble des partenaires du consortium, des chercheur·euses, des élu·es, des représentant·es d’associations et de réseaux, ainsi que des intervenant·es venu·es d’Espagne et du Brésil.
Organisées autour de cinq grandes tables rondes, ces deux journées ont permis de dresser un bilan transversal des travaux et d’ouvrir des perspectives pour la suite.
L’ensemble des échanges, dont nous proposons ici une synthèse, est disponible dans les actes du séminaire.
Synthèse des échanges
La co-construction, un enjeu démocratique avant tout
Dans son introduction au séminaire, Marie-Catherine Henry, directrice de Cose Commune et coordinatrice du consortium a affirmé la nécessité de « s’engager dans une re-politisation de cette question de la co-construction pour sortir d’une vision qui tend à être techniciste », en la plaçant au coeur des enjeux démocratiques, comme une tentative de réponse aux limites de la démocratie représentative, tout en pointant un risque de dévoiement, voire d’instrumentalisation de la notion.
La question de recherche posée était de savoir si ces processus de co-construction étaient véritablement en mesure de changer le cadre institutionnel, de transformer la façon de faire action publique, ou s’ils étaient des alibis, s’ils relevaient d’une rhétorique destinée à montrer que les pouvoirs publics « font » avec la société civile. L’enjeu d’ESCAPE était d’examiner des processus de co-construction de l’action publique avec cette vigilance face à des démarches qui peuvent consister à recouvrir d’un vernis de co-construction, des processus qui en fait relèvent de la concertation, de la consultation, quelquefois même dans le pire des cas, d’une instrumentalisation de la société civile ».
La recherche ESCAPE s’est appuyée sur des cas précis et a enquêté sur plusieurs initiatives ou expérimentations qui se réclamaient de la co-construction ou qui étaient identifiées comme relevant de processus de coconstruction, dans des domaines divers (politiques culturelles, soutien à la vie associative, mutuelle de l’alimentation, gestion des déchets, relogement de personnes en habitat indigne), en cherchant à saisir la dimension démocratique de ces démarches, « souvent présentées comme faciles, comme consensuelles, comme allant un de soi, comme reposant sur la bonne volonté des diverses parties prenantes en présence, sur le respect d’une méthode adaptée, mais en fait [qui] sont complexes à mener puisqu’elles touchent à quelque chose de très sensible, c’est le partage du pouvoir » .
La parole aux partenaires du consortium
Avant de passer la parole à Jean-Louis Laville pour un éclairage théorique plus ample, Marie-Catherine Henry a invité chacun·e des partenaires du consortium à prendre la parole — pour expliquer pourquoi leur structure s’est engagée dans ESCAPE, ce que représente la co-construction dans leur champ d’action, et ce qu’ils et elles en attendent.
Jean-Baptiste Jobard, Collectif des Associations Citoyennes (CAC), a insisté sur le lien entre co-construction et libertés associatives — deux faces d’un même combat contre le démantèlement des services publics et l’extension du marché — et sur ce qu’il appelle la joie militante du travail collectif.
Pour le Mouvement pour l’Economie Solidaire (MES), Gaël Louesdon a retracé l’histoire longue de l’économie solidaire : de la revendication d’une autre économie possible, à la conquête d’une légitimité institutionnelle, puis à l’apprentissage du « faire ensemble », jusqu’à la nécessité aujourd’hui de co-construire des réponses collectives face aux grands défis — climatiques, géopolitiques, sociaux.
Pour le Réseau des collectivités Territoriales pour une Economie Solidaire (RTES), Anne-Laure Federici a pointé la contractualisation comme frein majeur à la co-construction, et présenté le cas du SIEG (services d’intérêt économique général) de Strasbourg sur la gestion des déchets comme terrain d’exploration d’une co-définition de l’intérêt général.
Pour le Réseau National des Maisons des Associations (RNMA), Luciana Ribeiro a mis en avant les enjeux spécifiques des maisons des associations, soit gérées par les associations, soit gérées par les collectivités territoriales. Enfin, Dorothée Cognez (Ligue de l’Enseignement) a évoqué l’étude de cas menée avec un collectif vosgien dans le cadre d’ESCAPE, qui a permis de tirer des enseignements directement réinvestis dans les pratiques du réseau.
Un retour historique pour comprendre les blocages actuels, par Jean-Louis Laville
Complètant le propos introductif au séminaire, Jean-Louis Laville, économiste et sociologue, a proposé un éclairage historique pour expliquer pourquoi la co-construction suscite encore tant de « ricanements ». Il remonte au tournant décisif de 1848 et à la lutte entre deux conceptions de la République : la République modérée, qui a triomphé, et la République démocratique et sociale, portée notamment par Louis Blanc et son projet d’ateliers sociaux – une tentative de co-construction avant l’heure, visant à articuler association citoyenne et puissance publique.
C’est la victoire de la première qui a instauré une conception restrictive de la démocratie, réduite au vote, et un modèle de « social providentialiste » où l’État se pose en « instituteur du social », sans reconnaissance des capacités d’auto-organisation de la société civile. Cette généalogie éclaire directement les résistances culturelles et institutionnelles que rencontre la co-construction aujourd’hui.
Pour résoudre les problèmes démocratiques qui se posent à nous et ne pas céder face à l’internationale réactionnaire et autoritaire en train de s’affirmer, on ne peut pas se baser sur la conception restrictive de la démocratie de ce second XIXe siècle. Nous sommes amenés à réfléchir sur des formes de démocratie revitalisée par le fait de retrouver ce double ancrage de la solidarité démocratique, à la fois dans la société civile organisée et dans l’action des pouvoirs publics. Mais ceci se heurte à un siècle et demi de difficultés et d’invalidation, et revenir sur ce qui a été invisibilisé amène aussi à mieux comprendre pourquoi les émergences auxquelles nous nous intéressons ont tant de difficultés à s’imposer et à être considérées comme légitimes dans un débat public configuré d’une manière limitative depuis la seconde moitié du XIXe siècle. »
De l’État aux territoires, de la société civile au droit : cinq angles d’approche
Après cette première matinée introductive, les deux jours de séminaire était organisés autour de cinq tables rondes.
Co-construire avec l’État — animée par Laurent Fraisse — a examiné trois politiques publiques nationales ayant intégré des dimensions de co-construction : les Pôles territoriaux de coopération économique (PTCE), le dispositif Guid’Asso pour le soutien à la vie associative, et Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD). Ces trois cas partagent une caractéristique commune : ils n’auraient pas émergé sans la mobilisation préalable de la société civile. Ils illustrent aussi les conditions fragiles de leur pérennité — instabilité politique et budgétaire, turnover dans les administrations, tension permanente entre co-construction et co-décision. Stéphanie Bénamozig le formule sans détour : « souvent les acteurs sont consultés, font avec, proposent, mais les décisions relèvent souvent de l’État ».
Co-construire avec les collectivités territoriales — situations exceptionnelles ou nouvelle façon de faire politique publique ? a donné la parole à des élu·es de petites villes et de communes rurales. Jean-Michel Morer, maire de Trilport, a témoigné de vingt ans de co-construction autour d’un écoquartier fédérant plus de quarante acteurs, en défendant l’idée que sans diagnostic territorial co-construit, sans intelligence collective, un projet urbain ne peut ni tenir dans le temps ni résonner avec son territoire. Cédric Szabo (Association des maires ruraux de France) a pointé les paradoxes d’un cadre intercommunal souvent imposé, dans lequel co-construire devient un exercice contraint — tout en montrant que c’est précisément dans les territoires ruraux, où la rareté des ressources oblige à faire ensemble, que les pratiques les plus concrètes de co-construction émergent.
Des démarches impulsées par la société civile — de l’interpellation à la co-construction, co-animée par le CAC et l’UFISC, a présenté des cas concrets de mobilisations citoyennes ou associatives ayant progressivement intégré les pouvoirs publics dans leur dynamique : la charte du relogement à Marseille née de l’effondrement de la rue d’Aubagne, les expérimentations autour de la démocratie alimentaire à Strasbourg et à Montpellier, et le bilan des schémas d’orientation dans le champ des musiques actuelles. Ces témoignages ont mis en lumière une trajectoire commune et non linéaire : l’interpellation ne débouche sur la co-construction qu’au prix d’un rapport de force assumé, d’une méthode travaillée, et d’une visée politique claire — ici, l’acquisition de droits nouveaux autour du logement, de l’alimentation et de la culture.
Une perspective internationale a ouvert la réflexion au-delà du modèle français, marqué par une conception étatiste de l’intérêt général qui peine à reconnaître la capacité d’auto-organisation de la société civile. Joan Subirats, politiste à l’Université autonome de Barcelone (IGOP) et ancien ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche en Espagne, a présenté l’expérience de Barcelone en Comú, fondée sur un aller-retour permanent entre mouvements sociaux et institution municipale. Pierre Dardot, philosophe à l’Université Paris-Nanterre et co-auteur avec Christian Laval de Instituer les mondes (La Découverte, 2025), a interrogé, à partir du concept de communs, la relation entre acteurs étatiques et non étatiques — ni fusion ni indifférence, mais une ouverture réciproque qui suppose que les communs soient eux-mêmes réellement ouverts sur leur dehors. Jeova Torres, de l’Université du Cariri (nord-est du Brésil), a retracé l’histoire de la co-construction de la politique nationale d’économie solidaire au Brésil – ses acquis sous Lula, leur démantèlement sous Bolsonaro, leur restauration partielle depuis 2023 -, montrant à la fois la puissance et la vulnérabilité de ces dynamiques face aux alternances politiques.
La co-construction : des limites au champ des possibles a interrogé les obstacles structurels que rencontre la co-construction dans le droit et les modes de financement. Marion Ogier (avocate, Ligue des droits de l’homme) a montré comment le cadre légal actuel — contrat d’engagement républicain, subventionnement discrétionnaire, montée en puissance des appels à projets au détriment des subventions — tend à sélectionner des interlocuteurs « les moins subversifs », réduisant les associations à des prestataires et écartant celles dont le rôle d’interpellation est pourtant constitutif de la démocratie. Le projet DOLORA, sur la douleur chronique des femmes, a illustré de son côté ce que la recherche participative peut apporter à la co-construction de l’action publique — et les résistances institutionnelles qu’elle rencontre dès lors qu’elle remet en cause les catégories et les hiérarchies de savoirs établies.

En conclusion : sortir du piège de la co-construction instrumentale
La dernière table ronde, animée par Jean-Philippe Millésy (Institut Karl Polanyi) et Jean-Louis Laville, posait la question frontalement : la co-construction est-elle un levier réel d’élargissement de la démocratie, ou risque-t-elle de se dissoudre dans une banalisation techniciste ? Quatre intervenant·es apportaient leurs regards croisés depuis des positions complémentaires.
Antoinette Guhl, vice-présidente de la commission des affaires économiques au Sénat, et Aurore Pageaud, en charge de l’ESS au secrétariat national du Parti socialiste, ont interrogé la capacité des forces politiques à relayer ces enjeux à l’échelle nationale – et leur propre responsabilité dans le manque de portage politique de l’ESS au niveau de l’État. Sarah Persil, vice-présidente de la région Bourgogne-Franche-Comté en charge de la vie associative et de la démocratie participative, a témoigné de ce que partager le pouvoir signifie concrètement pour un·e élu·e : non pas renoncer à sa légitimité, mais « décider de la partager » , en mettant en place des espaces de travail ouverts, en écoutant les CESER, en finançant la liberté d’interpellation des associations. Sandra Guilmin, chargée de mission ESS à l’Eurométropole de Strasbourg, a mis en lumière un obstacle souvent sous-estimé : le décalage entre la volonté politique des élu·es et les pratiques effectives des agent·es territoriaux·ales, souvent imperméables à la culture de co-construction et réflexes du « parapluie juridique ».
L’ensemble des échanges a convergé vers une conviction commune : la co-construction ne peut avoir de portée démocratique réelle qu’à la condition de s’inscrire dans un rapport de force politique assumé, de s’appuyer sur des coalitions solides entre société civile, élu·es et chercheur·euses, et de nommer clairement les enjeux de pouvoir.
Et pour la suite ?
Deux pistes de travail sont envisagées dans le prolongement de la recherche ESCAPE. Le premier, à court terme : un « Viatique pour les co-constructeurs » – dont le sous-titre, Ni naïfs ni défaitistes, dit l’esprit -, document-outil à destination des responsables publics et des associations, qui réunit non pas une méthode clé en main mais des éléments de contextualisation et de réflexion pour anticiper les démarches singulières de co-construction.
Le second, à moyen terme : un observatoire participatif des innovations associatives, visant à documenter les innovations sociales portées par les associations et les nouvelles formes d’action publique co-construites dans une logique de véritable transformation démocratique.
Pour cet outil, qui permettrait le recueil et la production de connaissances, de diffusion de données et d’analyse, de partage d’expériences et de débat, plusieurs axes de travail sont déjà identifiés :
- l’évaluation qualitative, pour riposter face à la multiplication de procédures quantitatives et standardisées ;
- les modèles socio-économiques, en se décalant du prisme habituel, c’est-à-dire en repolitisant les rapports économiques puisque les mode les socio-économiques sont a envisager en interaction avec le projet politique de l’association ;
- des pratiques de co-construction de l’action publique entre pouvoirs publics et les associations dans le prolongement d’ESCAPE.
